Les auteurs de 2020

Emmanuel Beaudry

Emmanuel Beaudry est né en 1978. Après des études à la fac d’art d’Amiens, il travaille dans le monde de l’audiovisuelle et du cinéma. Il décide récemment de devenir scénariste de bande dessinée et est édité aux éditions de la Gouttière dans le collectif La crise, quelle crise ?. En 2013, sort le premier tome de Krys Farell, dessiné par Jean-Marc Drevon, chez Y.I.L. éditions, en 2014, le premier tome de Near humanity (éd. Four devils comics), avec le dessinateur, Xavier Bottet et en 2015, Blood and tears (Y.I.L. éditions) avec Scott Charron. Récemment il a scénarisé Quatre larmes sur un voile de nylon rouge (Y.I.L. éditions), dessiné par Corentin Lecorsier et il travaille sur le tome 3 de Krys Farell.

Ses dernières parutions

Réalisation pour les Rendez-Vous de la Bande Dessinée 2020

Hors de l’abris

Les rayons du soleil lui brûlaient la peau et la rétine. Il ferma vivement les yeux. Un instant, il eut l’envie de faire un pas en arrière, à l’ombre, dans l’abri où il venait de passer les dernières semaines… Ou mois. Il ne savait plus exactement. Il avait arrêté de compter. Les jours et les semaines s’égrainant comme si le temps n’existait plus. Il ouvrit les yeux sur un ciel bleu, le même que celui du jour de l’annonce. Était-il resté si longtemps enfermé ou n’était-ce finalement qu’une unique et interminable journée qu’il venait de passer ? Son cerveau doutait. Ses sens aussi, engourdis par cette mise à l’écart forcée. Il était frappé par le silence qui régnait alentour. Passant la main dans sa crinière épaisse et hirsute, il examina le décor autour de lui. Tout était encore là. Seuls quelques détails variaient. Les pelouses étaient plus hautes et envahies de trèfles et de pâquerettes, partout pissenlits et herbes folles se dressaient fièrement.
Doucement, il amorça un pas en avant. Son genou craqua. Il n’entendait que le bruit de ses pas et le chant des oiseaux. Dans la rue, les voitures telles des épaves luisantes au soleil offraient leur légion de pneus à plat et de batteries déchargées. Sous l’une d’elles, les yeux verts d’un chat caché dans l’ombre l’observaient. Un peu plus loin, une poubelle était renversée sur le trottoir, sa gueule béante déversant les restes du maigre repas d’un chien errant ou d’un rat. Au-dessus de sa tête, un groupe de pigeons réunis comme un jury – accusé levez-vous ! – le scrutaient de leurs yeux ronds, se demandant sans doute ce qu’il faisait ici.
Les maisons, les commerces, la barre HLM à l’horizon… Mais aucune trace de ses congénères. Étaient-ils morts ? Ou s’était-il simplement trompé de jour ? Oui, c’était cela sans aucun doute. Il était sorti trop tôt. L’envie irrépressible de rentrer chez lui le tenailla de nouveau.
Pourtant…
Refrénant la panique qui commençait à naître dans son esprit, il fit le point. Il était certain de ne pas s’être trompé, de l’avoir entendu… ou s’était-il persuadé de l’avoir entendu dans le flot d’informations contradictoires ? La télévision fonctionnait presque en non-stop chez lui depuis tout ce temps – Est-ce moi qui regarde la télé ou elle qui me scrute ? – et les médias avaient déclaré la fin de l’état de siège. Le siège d’un ennemi invisible. L’annonce de cette réclusion avait eu le même effet qu’un insecticide sur une fourmilière. Les créatures courent d’abord en tous sens, se demandant ce qui leur arrive, le spectre de l’apocalypse jaillissant comme le diable du fond de sa boîte. Puis, reprenant leurs esprits, elles viennent se mettre à l’abri à l’intérieur. Sans oublier au préalable de passer – ô chère fourmis du XXIe siècle – par la case garde-manger, tels les zombis de Romero glissant maladroitement d’un rayon à un autre à la recherche de leurs produits préférés et inutiles. Il sourit de cette image en cinémascope et passa la main dans sa barbe (Ai-je encore des rasoirs jetables ?).
L’enfer, c’est les autres. Pourtant, en ces temps d’isolement, les autres étaient absents, ne laissant que quelques traces de leur présence fugace, ici et là. La solitude peut-être insupportable lorsqu’on se retrouve face à sa propre compagnie, face à soi-même. À son Moi mais surtout son obscur Ça (bonjour à vous docteur Sigmund), réceptacle bouillonnant de notre impénétrable personnalité. Heureusement, la technologie permet de nous détourner de notre reflet dans le miroir, remplissant notre trop-plein de temps quotidien. Grâce à elle, il avait pu s’occuper durant ces longues semaines via l’intégralité de sa discothèque ou le catalogue de sa plateforme de streaming préférée, et même entrer en contact avec sa famille et ses amis (étranges ectoplasmes de pixels). Formidable technologie. Compétente dans le calcul de la trajectoire d’un satellite au fin fond de notre système solaire, apte à opérer un malade à distance, capable de donner vie à une intelligence artificielle… Mais, dans ce meilleur des mondes, qu’avait-elle été en mesure de proposer face à cette épidémie ? Il existe des directives et des mesures prévues en de telles situations. En théorie, cela devait fonctionner. Mais la nature se moque bien des théories. Était-ce une laie suivi de ses petits qu’il voyait marcher sans peur au milieu de la rue ? Oui, la nature se moque bien de nos belles théories. Mais surtout, la nature ne pardonne pas et n’oublie rien…
   Et nous, oublierons-nous et pardonnerons-nous ? Et pardonner à qui ?
   Il se rappela soudain une fable qu’il avait appris à l’école. Si la plupart des vers échappaient à sa mémoire, il se remémorait parfaitement la maxime finale : « Hélas, on voit que de tout temps, les petits ont pâti des sottises des grands ». C’était fichtrement vrai. Vrai, mais incomplet puisque lui aussi avait sa part de responsabilité. Tout rempli qu’il était de certitudes dans le confort de sa vie quotidienne. N’avait-il pas vu venir l’ennemi, comme il en avait vu d’autres arriver avant lui ? Et qu’avait-il fait pour éviter cela ? Rien, sans doute. Trop peu certainement. Non loin de là, un corbeau croassa comme une sentence. Aujourd’hui, c’est la peur qui le tenaillait. La peur de tout et de son contraire. Il était terrorisé à l’idée que l’humanité fasse table rase et doive laisser derrière lui tout ce qu’il avait toujours connu. Mais il avait également peur que tout cela ne se soit passé en vain, sans laisser de traces et que tout reprenne exactement comme avant.
Du coin de l’œil, il lui sembla apercevoir une silhouette. Il crut d’abord à un mirage. Puis, la silhouette se fit de plus en plus précise. Elle s’avançait vers lui, traînant à côté d’elle une forme indéfinie. Un vélo. Le facteur n’était plus qu’à quelques mètres de lui. Il ressenti une soudaine envie de s’avancer vers ce contact humain si longtemps attendu. Mais ses pieds refusaient de marcher. Il regardait le facteur avancer vers lui comme une image irréelle au ralenti. Et soudain, il était là. Même si un masque lui mangeait la moitié du visage, il le reconnut immédiatement. Le postier leva sa main pour lui offrir un salut amical, puis il continua son chemin. Tandis qu’il le regardait partir, il s’aperçut que lui aussi avait levé une main amicale. Tandis que des oisillons affamés piaillaient au creux du nid que leur mère avait construit au sommet d’un panneau « voie à sens unique », il examinait intensément sa main. La vie allait reprendre son cours. Rien n’était terminé, certes. Le siège était levé, mais l’ennemi invisible était toujours là. Pourtant, l’humanité allait se retrouver, il en était convaincu. Femmes et hommes franchissaient maintenant le seuil de leur maison. N’était-ce pas déjà quelques murmures qu’il entendait ? La vie reprenait. Les fourmis allaient sortir de leurs abris et continuer de gesticuler, de danser et de se passionner pour des choses insignifiantes qui, pourtant, représentent tout à la fois leur malheur et leur complexe beauté.